POUTINE OU LA PHILOSOPHIE DE LA NUISANCE

Publié le par Theophile



André Glucksman dénonce avec force la politique russe aussi bien vis-à-vis de la Tchétchénie qu’envers d’autres provinces. Il s’en prend également à la coupable complaisance de Jacques Chirac pour Vladimir Poutine.

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Poutine ou la philosophie de la nuisance, par André Glucksmann  

Quand je parle, à mes amis de Moscou, de l’assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa ou de l’empoisonnement de cet ancien espion décédé à Londres, ils me disent que nous nous illusionnons, en Occident, en pensant qu’il s’agit là d’événements exceptionnels. Les meurtres sous contrat de journalistes, d’hommes politiques, de financiers et d’inconnus sont quasiment quotidiens à Moscou, à Saint-Pétersbourg et dans la province profonde. La Russie de Poutine est pire que le Chicago des années 30. Il a supprimé ce qu’il restait de libertés publiques instaurées péniblement sous Eltsine, dans un pays qui n’a jamais connu l’État de droit. Mais attribuer à cet ancien lieutenant du KGB un projet politique structuré, une stratégie à long terme, serait totalement abusif et dépasse ses capacités mentales. Poutine applique ce qu’il a appris au sein des services secrets, la philosophie de la nuisance : « Ma puissance, c’est ma nuisance. » Une puissance qui repose notamment sur le pétrole et sur le gaz : il fait chanter l’Ukraine, se mobilise contre la Géorgie et, d’une façon plus molle, vise les pays baltes et la Pologne. Un événement a fortement motivé l’extension de sa volonté de nuisance, c’est l’affaire ukrainienne. Jamais les potentats du Kremlin n’ont pensé que les Ukrainiens pouvaient avoir droit à leur indépendance. On imagine donc facilement la gigantesque gifle reçue lors de la révolte Orange. Poutine considérait l’Ukraine comme un pays soumis. Or, tout à coup, il se retrouve devant la rébellion de cinquante millions d’habitants de son domaine, de son empire. Il est de plus en plus violent dans la mesure où il est passé assez près d’un gigantesque fiasco.
Libres tchétchènes
La guerre en Tchétchénie, qui a débuté sous Eltsine et s’est poursuivie sous Poutine, relève, elle, de l’exemple pédagogique. Un peuple de moins d’un million d’habitants ne met pas en danger une puissance qui en compte cent quarante millions. Cet exemple pédagogique est destiné aux Russes. Il s’agit de leur montrer ce qui arrive quand on n’obéit pas aux oukases du Kremlin. Or, de tout temps, les Tchétchènes ont été des exemples d’hommes libres. Quand ils se disent bonjour, ils échangent la formule : « Que la liberté soit avec toi. » La Tchétchénie est victime d’une guerre coloniale qui dure depuis trois cents ans. Elle a toujours été marquée par des exterminations s’approchant d’une activité génocidaire. La Tchétchénie a probablement perdu 90 % de sa population sous les tsars. Puis Staline a déporté toute la population en 1944. Enfin, pendant cette dernière guerre qui a duré dix ans, Grozny fut la première capitale rasée par une armée européenne depuis Varsovie en 1944. Il s’agit de la plus sale des guerres actuelles, de la plus sale des guerres coloniales russes.
Illusions perdues
En France, la faible mobilisation contre cette guerre peut s’expliquer de deux façons. D’une part, ce petit pays moins grand que l’Ile-de-France est loin et méconnu. La Russie, en revanche, est très grande. Se heur-ter à elle implique la nécessité d’appréhender l’avenir. On a cru que la chute du mur de Berlin annonçait une sorte de paix définitive sur le globe. Il est très difficile de se remettre de ces illusions-là, on veut dormir tranquille. La Russie est membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu, premier marchand d’armes, deuxième puissance nucléaire, maître du pétrole et du gaz en Europe. Cela fait peur, alors on s’écrase. D’autre part, il y a la question du terrorisme. Il est tellement facile de mettre tous les Tchétchènes dans un même sac. Or, en matière de terrorisme, mis à part les prises d’otages de Beslan et celles du Théâtre de Moscou, les Tchétchènes se sont abstenus d’innommables actes terroristes. Comparé à ce qui se passe au Moyen-Orient, il faudrait admirer leur résistance : dans la pire des guerres, ils n’ont pas cédé, dans leur ensemble, au terrorisme.
En Europe, nous laissons s’édifier à notre porte un colosse décervelé. Chirac s’illusionne absolument sur sa capacité à manipuler les Russes et quand il dit aux peuples de l’Est qui se sont péniblement libérés de l’emprise soviétique qu’ils n’ont qu’un droit, celui de se taire, quand il préfère Moscou à l’Union européenne, cela témoigne peu de sa moralité et de son sens de l’Europe. L’Union européenne va au fiasco. La France n’a strictement aucun idéal et aucune vision d’avenir, et cela est le résultat de l’amitié que Chirac a pour Poutine.
La situation en Tchétchénie est d’une dureté fatale, les gens ont subi dix années d’une guerre sans nom et rassemblent le peu de force qu’il leur reste pour survivre. Un Tchétchène sur cinq a disparu. Beaucoup sont blessés physiquement et moralement. La résistance s’effrite, mais elle renaîtra, petit à petit, je l’espère. Ce qui compte aujourd’hui, ce sont les personnes qui maintiennent le contact avec l’extérieur. Le travail de l’association Études sans frontières est, à ce titre, très important (1). Une poignée d’étudiants exfiltrés de Grozny qui viennent suivre quelques années d’études en France, on peut dire que c’est peu, mais pour les habitants de Grozny, cela signifie que leur solitude n’est pas absolue, qu’il y a des gens qui pensent à eux.

1. Lire notre article, page 20.
André Glucksman est philosphe.

 

Publié dans sos-tchetchenie

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